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Le Progrès du Finistère du samedi 18 juin 1927

Le Progrès du Finistère du samedi 18 juin 1927

Voici reproduit in extenso le discours de l'évêque,

Monseigneur Duparc :

Dimanche 12 juin 1927 - 16 H 00

"MONSIEUR LE MINISTRE,
MESSIEURS,


La France et la Bretagne sont filles de l'Evangile.

Les bretons ont choisi comme Patron du plus avancé de leurs caps le premier des Evangélistes, Saint Mathieu.

Au pied des ruines encore grandioses de son antique abbaye, c'est à Saint Mathieu que je donne la parole pour traduire la pensée chrétienne sur les marins morts au cours de la grande guerre, dont ce monument, dans son ossature de granit et sa sévère beauté perpétuera le souvenir à travers les siècles.

 

Les leçons de l'Evangile s'appliquent à la guerre comme à la paix.

 

Saint Mathieu pourrait dire ici à Notre Seigneur : C'est vous, mon Dieu, qui, en aimant votre patrie, avez appris aux chrétiens à aimer la leur. Votre église, après vous, a exalté le patriotisme. Elle le présente comme un devoir sacré. On peut aimer son pays sans être chrétien. On ne peut pas être chrétien sans aimer son pays. L'Eglise, qui a la prétention d'étendre à la terre entière le règne du Christ et de réunir sous son sceptre spirituel toutes les nations sans distinction de race, de langue, de civilisation, ordonne cependant à chacun de ses fidèles de s'attacher à sa famille et à sa patrie d'un amour plus fort, plus profond, plus tendre. Et si elle travaille à établir une paix universelle et définitive entre les peuples en faisant aimer les vertus internationales de justice et de charité qu'on ne pratique guère en dehors de son influence, elle n'en approuve pas moins les peuples qui sauvegardent par leurs armes leurs biens, leur honneur, leur indépendance. Bien mieux, elle bénit le soldat. Elle l'accompagne sur les champs de bataille. Ele lui fait envisager la mort, - celle qu'il donne et celle qu'il reçoit, - comme une chose méritoire. C'est elle qui a institué la chevalerie et qui a mis, dans la défense des faibles, la force au service du droit.

 

Alors, je crois entendre Saint Mathieu dire au Seigneur Jésus devant ce tropée de gloire : "Seigneur, jamais l'histoire n'avait enregistré pareille épopée maritime. A quelle époque a-t-on vu un tel champ de bataille, s'étendant depuis les mers brumeuses, d'où surgissaient déjà autrefois les barbares du Nord, jusqu'aux mers ensoleillées où, il y a des milliers d'années, l'Europe et l'Asie se disputaient l'Empire du monde et de sa civilisation ? Vous n'aviez pas fait prévoir, Seigneur, même dans vos dialogues bibliques avec le saint homme Job, ce front de combat mobile, qui se déplaçait avec une vitesse égale à celle qui emporte les vagues, ces consignes qui éclataient sur tout le littoral du monde à la fois, consignes à remplir au risque de la vie, la consigne d'interdire l'accès de nos rivages aux ennemis qui voulaient s'emparer de nos arsenaus et, après avoir débarqué leurs troupes, prendre à revers nos armées victorieuses, la consigne d'ouvrir des passages libres aux vaisseaux alliés chargés de vivres, chargés de munitions, chargés d'hommes dont l'univers a admiré la valeur.  Quel prophète aurait soupçonné la possibilité de ces luttes acharnées, de jour et nuit, où il fallait, d'un côté comme de l'autre, se défendre contre des dangers qui explosaient soudain dans les prodondeurs de la mer ou qui, traîtreusement, rampaient à la surface ou qui tombaient des hauteurs du ciel comme la foudre ?

Et  nos marins l'ont fait, Seigneur, sans violer le droit des gens, sans torpiller les navires de commerce, en respectant la vie des neutres. Seigneur, les chefs étaient grands. Les hommes ne l'étaient pas moins. Vous les avez jugés vous-même. Nous autres, leurs saints patrons, nous n'aimons pas plus qu'eux la guerre et nous comprenons qu'on la haïsse, et nous souhaitons que l'on avise aux moyens efficaces d'en empêcher le retour. Mais quand l'histoire d'un peuple s'illustre d'une si rare vaillance et d'une si haute abnégation, la reconnaissance lui commande d'en baiser pieusement les pages. On l'accuserait de se montrer oublieux de son passé et peu soucieux de son avenir, s'il marchandait son admiration aux héros nés de son sang, qui ont porté si haut le renom de la France, soldat du droit et de la civilisation, a élevé ce trophée à ses incomparables marins."

 

Mais pourquoi la France en a-t-elle confié la garde à la catholique Bretagne ? Je crois que Saint Mathieu appellerait ici à la rescousse les vieux Saints du pays.

 

Les Saints, qui ont créé l'âme bretonne, qui lui ont donné sa foi, sa langue, son esprit, sa force et qui l'ont entrainée dans les voies de la civilisation chrétienne, ont rappelé à la France que, si tous les héros de mer sont grands et si toutes les provinces maritimes les lui fournissent à foison, la Bretagne est le principal réservoir où la Patrie ne cesse de puiser les éléments vivants de la flotte commerciale et de ses navires de guerre : ceux qu'on a appelés d'un nom si significatif, les hommes, et son admirable maistrance, la première du monde et les chefs dont les noms prestigieux, tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui, sont dans toutes les mémoires. La France n'ignore pas qu'en Bretagne, l'abondance des berceaux, première richesse des nations qui veulent vivre, va de pair avec la vicacité des croyances religeuses et que, aussi longtemps qu'elle gardera les traditions qui font d'elle la plus catholique de nos provinces, elle demeurera, avec son sol pauvre, la terre féconde qu'on n'aura qu'à frapper du pied pour en faire surgir des héros.

 

Le Bretagne, "c'est un bois au milieu, avec de l'eau tout autour, Koat en he c'hreiz, mor en he zro". Le bois donne le laboureur et le soldat. L'eau donne le marin. La mer ne fait qu'un avec la Bretagne. Par ses innombrables baies, par ses havres, par ses rivières et ses estuaires, elle la pénètre, elle l'envahit de toutes parts comme pour attirer à elle toutes les énergies de son activité. C'est d'elle que vivent nos marins bretons. C'est d'elle que bien souvent ils meurent. Elle est leur champ de bataille. Ah ! Les rudes travailleurs : Pendant que leurs frères du centre armoricain se rivaient au sol, là-bas, le long de la frontière violée, pour contenir l'ennemi en attendant qu'on le fit reculer, eux, par des randonnées incessantes et au prix des périls les plus grands, s'assuraient la maîtrise de toutes les mers. Les Saint Corentin, les Saint Pol de Léon, les Saint Patern, les Saint Malo, les Saint Tugdual, les Saint Samson, les Saint Brieuc, les Saint Ronan, les Saint Gildas, les Saint Guénolé, les Pères de la Patrie Bretonne, vieux pélerins de la mer, vieux apôtres de nos îles, ont dû jouir de leur oeuvre. Ils étaient avec eux et avec leurs aumôniers à Dixmude et aux champs de Belgique, transmettant au ciel le récit de leurs exploits déjà légendaires. Avec eux, ils surveillaient les bancs de Flandre et les nettoyaient des embûches dormantes que les courants devaient porter sur le passage de nos navires pour les faire sauter ; ils maintenaient le couloir de la Manche infranchissable à d'autres qu'à nos alliés ; ils patrouillient le long de nos côtes que l'ennemi projetait d'aborder par les voies plus libres de l'Océan ; dans la Méditerranée, ils assuraient les communications entre la métropole et les colonies devenues plus indispensables que jamais ; dans les eaux de la Grèce, ils surveillaient la défection, prêts à la châtier dès qu'elle viendrait à se produire ; aux Dardanelles, dans un sanglant et magnifique effort, ils tentaient de s'emparer des détroits dont la possession eût permis d'abréger la durée de la guerre. Vous pouvez être contents de vos fils, vieux Saints, et toi, Bretagne, leur héroïque mère, tu peux être fière d'eux. Tu as bien le droit de garder ce trophée qui proclamera leur vaillance, en même temps qu'il dira de quel coeur la petite Patrie Bretonne s'est sacrifiée pour la grande Patrie Française.

Ne croyez pas, Messieurs, que la louange humaine puisse jamais suffire à récompenser de tels sacrifices.

Ce monument évoquera invinciblement l'humble pierre et la croix qu'on n'eût pas manqué de placer au-dessus de leurs restes si, au lieu d'avoir été enlevés dans un destin tragique, qui n'a pas amoindri la lumière éclatante de la foi qui les auréolait, on les avais inhumés, comme ils en ont toujours eu l'espérance, au milieu des cérémonies religieuses, dans une terre bénite, auprès de leurs parentes et de leurs amis.

Le peuple qui nous écoute ne connaît pas de solennités sans prières. Vous avez su le comprendre. Il vous en est reconnaissant.

Au-dessus des patries terretres, qui méritent que l'on meure pour elles, il en est une plus puissamment attrayante encore, promise à tous et dont on ne s'assurera la jouissance qu'au prix de sacrifices continuels, après une lutte qui dure autant que l'existence, en triomphant des obstacles et des ennemis qui veulent nous en interdire l'entrée ; un séjour de gloire, dont les victoires que nous célébrons aujourd'hui avec une légitime fierté ne suffisent pas à nous faire pressentir les joies triomphales ; une vie éternelle, dont aucune séparation ne saurait interrompre le cours, aucune épreuve diminuer le bonheur, aucune guerre menacer l'inaltérable paix.

Ce qui nous console, c'est de penser que les sacrifices de nos héros ne leur auront pas été inutiles à eux-mêmes, que leurs souffrances et leur mort qui nous ont donné la gloire et l'indépendance, loin de les détourner du terme sublime que Dieu nous assigne à tous, les y a, au contraite, plus sûrement conduits. Ce qui nous réconforte, c'est de savoir que la séparation n'a pas brisé les liens qui nous unissent à eux, que notre reconnaissance, après leur avoir payé ici-bas le tribut d'admiration auquel ils ont droit, peut encore les suivre dans la région d'outre-tombe où ils nous ont précédés et notre prière les aider à franchir victorieusement les dernières escales de ce voyage que l'on commence sur la mer orageuse du monde et qui s'achève seulement dans l'autre, lorsque l'âme, affranchie des derniers obstacles qui entravaient sa marche, voguant enfin librement, comme une glorieuse nef, dont un vent favorable gonfle les voiles, entre à plein vol dans le lieu du repos sans fin, sous le regard de Dieu, qui lui tend les bras, du rivage éternel, tandis que les vieux Saints du pays l'introduisent dans l'innombrable légion des navigateurs dont ils font eux-mêmes partie.

Ce sont ces vieux Saints qui, aux pélerins de l'avenir, expliqueront le secret de ce nouveau menhir, dressé au bout du monde en l'honneur de nos marins de la grande guerre, près de cet Océan tumultueux ou leur existence terrestre a sombré, aux confins du ciel infini qui s'est ouvert pour les recevoir, et leur raconteront l'inoubliable et véridique épopée en répétant, avec la liturgie, mais dans un sens nouveau que le sacrifice qui a glorifié nos marins a procuré notre salut, "
illis ad honorem, nobis ad salutem".   


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Article relatif à la cérémonie inaugurale :(paru dans le Progrès du Finistère du 18 juin 1927)
 

"LA CÉRÉMONIE
Une splendide cérémonie a eu lieu dimanche, à la Pointe Saint Mathieu, sous la présidence de M. Leygues, Ministre de la Marine, au pied du monument élevé aux Marins morts pour la Patrie.

Ce monument, dû à l'inspiration de notre déjà célèbre compatriote, le sculpteur René Quillivic, se compose, comme l'on sait, d'une haute stèle de granit portant à son sommet un buste de femme qui personnifie les mères des héros engloutis dans les flots de tous les océans. Très expressive, dans une attitude de calme voisin de la prière, elle regarde le large, et l'on dirait la Douleur consolée par la noblesse du sacrifice et par la certitude des récompenses éternelles.



 

Bien qu'aucun emblème religieux ne figurât sur la stèle, c'est l'honneur du Ministre, des autorités maritimes de Brest, et de la Municipalité de Plougonvelin, d'avoir compris que l'inauguration d'un momument à la mémoire de nos marins, la plupart Bretons et croyants, ne pouvait s'imaginer sans bénédiction religieuse et sans prière.


Lorsque, vers 16 heures, le Ministre et son cortège parvinrent au pied de la stèle, Monseigneur l'Evêque, qui les y avait devancés et que M. Leygues salua très courtoisement, procéda à la bénédiction du monument, et, prenant la mitre, entonna le Libéra. Cette cérémonie fut suivie avec la plus grande piété par une asssistance énorme accourue de toute la région.

 

 

Monseigneur prit place ensuite à la tribune et pronança l'émouvante allocution que nous avons donné ci-dessus, et que la T.S.F. diffusa dans toutes les directions.

 

Celle allocution terminée, prirent successivement la parole MM Guépratte, Le Bail, Fenoux et Leygues, qui tous, glorifièrent éloquemment les sacrifices de nos populations maritimes et particulièrement la Bretagne, et le rôle sauveur que joua la Marine dans la terrible tragédie de la guerre.

 

Un poème de Saint Pol Roux, interprété par 300 récitants, termina sur une note d'un lyrisme évocateur des drames de la mer, cette patriotique et grandiose cérémonie."


Photographie extraite de "La vie à Brest de 1848 à 1948" par Jean Foucher (+) et Georges Michel Thomas (+) - imprimerie Oberthur Rennes (1976)

L'adjoint au Maire de Plougonvelin, Maître Henri Le Goasguen (en haut des marches).
A droite, l'Amiral Émile Guépratte, avec sa barbichette blanche.

 

 

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Published by assauxmarinscomm - dans Historique Inauguration Stèle histoire du Mémorial

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